17 juillet – Une journée sur la banquise du pôle Nord
Nous avons passé notre première nuit amarrés à la banquise. Bien sûr, dans cet univers polaire, rien n'est véritablement immobile. Même cette immense étendue de glace dérive lentement au gré des vents et des courants. Pourtant, contrairement aux nuits précédentes où le Commandant Charcot ouvrait sa route en brisant la glace, le navire est demeuré parfaitement silencieux. Une nuit d'un calme absolu, bercée uniquement par la présence de cette banquise qui nous accueillait comme un immense quai naturel.
Au réveil, le spectacle qui s'offrait à moi depuis le balcon de ma cabine était tout simplement extraordinaire. Devant moi s'étendait ce qui ressemblait à un véritable terrain de jeu aménagé sur la glace. J'ai pris le temps d'immortaliser ces instants : la zone de départ des kayaks, les espaces où les passagers pouvaient savourer une boisson chaude, les points de débarquement des zodiacs, la célèbre boîte postale du pôle Nord où chacun pouvait expédier une carte postale, ainsi que les différents secteurs réservés aux activités de la journée.
Tout le périmètre était soigneusement sécurisé. Les équipes d'expédition de Ponant assuraient une surveillance constante, toujours attentives à l'éventuelle présence d'un ours polaire. Ici, même les moments de détente exigent une organisation irréprochable.
À 8 h 30, dix de nos voyageurs avaient rendez-vous pour une expérience exceptionnelle : une excursion en kayak de mer au cœur de la banquise. Entièrement vêtus de l'équipement spécialisé fourni par Ponant, ils ont pris place dans leurs kayaks doubles pour une balade d'environ une heure entre les plaques de glace. Parmi eux se trouvait également ma petite sœur Sophie. Quelle expérience unique que de pagayer dans l'un des endroits les plus reculés de la planète!
Pendant ce temps, d'autres préféraient partir en randonnée sur la banquise. Ponant avait également mis à la disposition des passagers des skis nordiques et des raquettes, accompagnés par les naturalistes du bord, permettant ainsi de s'éloigner davantage afin de découvrir toute la beauté de cet environnement polaire. Cette journée était véritablement consacrée à la découverte de la banquise.
Le soleil nous a accompagnés durant une bonne partie de la matinée avant de céder sa place à un ciel plus voilé. Peu importe la météo, la lumière demeure omniprésente. Au pôle Nord, le soleil ne se couche jamais à cette période de l'année. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il éclaire ce paysage d'une beauté irréelle.
Cette journée du 17 juillet avait également une saveur toute particulière. Le Commandant Charcot accueillait à son bord plusieurs participants du célèbre Marathon du pôle Nord. Pendant que certains d'entre nous exploraient la banquise, ces athlètes accomplissaient un exploit exceptionnel : courir les 42,195 kilomètres réglementaires directement sur la glace du pôle Nord.
Le défi est immense. La surface n'est jamais parfaitement uniforme. Certaines portions sont dures, tandis que d'autres deviennent plus molles, rendant chaque foulée plus exigeante. Voir ces marathoniens progresser avec autant de détermination était véritablement impressionnant. Les organisateurs avaient d'ailleurs invité tous les passagers à se joindre à eux sur quelques centaines de mètres. Plusieurs d'entre nous avons préféré les encourager chaleureusement à leur passage.
Je vous raconterai bientôt l'histoire fascinante de ce marathon, qui existe depuis plus de deux décennies et dont les premières éditions se déroulaient bien avant l'arrivée du Commandant Charcot. Son histoire mérite véritablement qu'on s'y attarde.
Au moment où j'écris ces lignes, nous savons déjà qu'un des coureurs a franchi la ligne d'arrivée en un peu plus de trois heures. Une performance remarquable lorsque l'on songe aux conditions de course sur une banquise dérivante.
Après toutes ces activités, il était agréable de retrouver le confort du navire. Une fois de plus, la gastronomie à bord nous rappelait que l'on peut vivre une véritable expédition polaire sans renoncer au raffinement. Il est presque irréel de déguster un repas gastronomique alors que l'on se trouve à des centaines de kilomètres de la moindre terre habitée.
En fin d'après-midi, place à une autre tradition des expéditions polaires : le fameux plongeon polaire.
Ici, rien n'est laissé au hasard. Pour participer, chaque volontaire devait d'abord obtenir l'autorisation du médecin du bord après avoir passé un électrocardiogramme. Ce n'est qu'une fois cette étape franchie qu'il était possible de descendre l'escalier spécialement installé dans l'eau glaciale.
Parmi notre groupe, deux courageux avaient relevé le défi : ma petite sœur Sophie et Alexandre.
L'eau affichait une température d'environ -2 °C. Il faut une bonne dose de courage pour s'y immerger, même quelques secondes! Sophie pouvait désormais ajouter une nouvelle aventure à son parcours. Après avoir réalisé un plongeon polaire en Antarctique lors d'un précédent voyage, elle pouvait maintenant inscrire à son palmarès un plongeon au pôle Nord, au cœur même de l'océan Arctique.
Les sourires au retour parlaient d'eux-mêmes. Bien emmitouflés, ils sont rapidement revenus à bord afin de retrouver la chaleur réconfortante du navire.
Comme toujours, Ponant savait terminer cette journée en beauté. L'heure du thé fut accompagnée d'une délicieuse création de notre chef pâtissier, Julien Guéry, qui nous avait préparé de magnifiques millefeuilles. Décidément, même au sommet du globe, loin de toute civilisation, le plaisir de la table demeure un véritable art de vivre.
Durant notre souper ce soir, nous avons eu la surprise de croiser un impressionnant navire russe à propulsion nucléaire. Dans cet immense désert de glace où les rencontres sont rarissimes, apercevoir un autre bâtiment est déjà un événement. Mais lorsqu'il s'agit d'un brise-glace nucléaire, le spectacle devient encore plus fascinant. La Russie possède la plus importante flotte de brise-glaces nucléaires au monde. Exploités par la société d'État Atomflot, ces géants des mers ont été conçus pour naviguer toute l'année dans les glaces les plus épaisses de l'océan Arctique. Leur propulsion nucléaire leur procure une autonomie exceptionnelle : ils peuvent rester en mer pendant plusieurs mois sans avoir à refaire le plein de carburant, ce qui représente un avantage considérable dans des régions aussi isolées.
Parmi ces navires figurent notamment les Arktika, Sibir, Ural, Yamal et le célèbre 50 Let Pobedy (50 ans de la Victoire), longtemps utilisé pour conduire des expéditions touristiques jusqu'au pôle Nord avant l'arrivée du Commandant Charcot. Leur mission consiste principalement à maintenir ouvertes les voies de navigation de la Route maritime du Nord, à escorter les navires marchands et à soutenir les activités scientifiques et logistiques dans l'Arctique russe.
Croiser l'un de ces colosses au cœur de la banquise nous rappelle que, malgré son apparente solitude, l'océan Arctique est aussi un territoire stratégique où la science, l'exploration et les enjeux géopolitiques se rencontrent. Voir ce géant d'acier évoluer .avec aisance au milieu des glaces est une image qui restera longtemps gravée dans notre mémoire.
Cette journée du 17 juillet restera gravée dans nos mémoires. Une journée où chacun a pu vivre le pôle Nord à sa façon : en kayak, à ski, en randonnée sur la banquise, en encourageant des marathoniens, en plongeant dans une eau glaciale ou tout simplement en contemplant cette immensité blanche qui nous entourait.
Le Commandant Charcot nous a offert bien plus qu'une destination. Il nous a permis de vivre un moment privilégié au cœur d'un univers que très peu d'êtres humains auront la chance de découvrir au cours de leur vie. Et comme chaque journée passée à bord nous fait découvrir un peu plus l'histoire fascinante de l'exploration polaire, j'ai eu envie de faire quelques recherches afin de mieux comprendre deux éléments qui ont marqué cette journée : le célèbre Marathon du pôle Nord et la mystérieuse base de glace Barneo.
Le Marathon du pôle Nord : courir au sommet du monde
Au cours de cette journée exceptionnelle sur la banquise, nous avons eu le privilège d'encourager des athlètes qui relevaient l'un des défis sportifs les plus extraordinaires de la planète : le North Pole Marathon.
Créé en 2003, ce marathon est reconnu comme l'une des courses les plus extrêmes au monde. Courir un marathon est déjà un exploit en soi. Le faire au 90° Nord, sur une banquise dérivante, dans un environnement où la glace est en perpétuel mouvement, où les températures demeurent glaciales et où le terrain change constamment sous les pieds, relève d'une tout autre dimension.
Les marathoniens parcourent les 42,195 kilomètres sur un circuit aménagé directement sur la glace. Contrairement à un marathon traditionnel, ils doivent composer avec une surface tantôt dure, tantôt plus molle, parfois bosselée ou recouverte d'une fine couche de neige. Chaque foulée demande davantage d'effort, chaque kilomètre est une victoire sur les éléments.
Voir ces femmes et ces hommes courir dans un décor aussi grandiose est profondément inspirant. Ici, il n'y a pas de foule massée le long des rues, pas de musique ni de grandes banderoles. Seulement le silence du Grand Nord, le souffle du vent, l'immensité blanche... et les encouragements de quelques voyageurs privilégiés, témoins de cet exploit.
Aujourd'hui, cette aventure est rendue possible grâce au Commandant Charcot, qui permet aux marathoniens d'accéder directement au pôle Nord géographique. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.
Pendant près de vingt ans, le Marathon du pôle Nord reposait sur une logistique absolument extraordinaire. Les participants rejoignaient d'abord la célèbre base de glace Barneo, avant d'être transportés jusqu'au site de la course. Pour comprendre toute la portée de cet exploit, il faut découvrir l'histoire fascinante de cette cité de glace aujourd'hui presque disparue.
Barneo, la cité de glace qui ouvrait la route du pôle Nord
Bien avant que le Commandant Charcot puisse conduire des voyageurs jusqu'au sommet du monde, il existait une seule véritable porte d'entrée vers le pôle Nord géographique : Barneo.
Barneo n'était ni un village, ni une station permanente, ni même une base construite sur la terre ferme. C'était une véritable ville éphémère qui naissait chaque printemps au cœur de l'océan Arctique.
À la fin du mois de mars, une équipe de spécialistes russes partait à la recherche d'une immense plaque de banquise suffisamment épaisse et stable pour accueillir cette incroyable installation. Une fois le site choisi, le miracle commençait.
En quelques jours seulement, une piste d'atterrissage de près d'un kilomètre était aménagée directement sur la glace. Puis apparaissaient des tentes chauffées, des dortoirs, une cuisine, des laboratoires scientifiques, des réserves de carburant, des systèmes de communication par satellite… Une véritable petite ville surgissait au milieu d'un désert blanc où, quelques jours auparavant, il n'existait absolument rien.
Le plus étonnant est que Barneo ne se trouvait pas sur le territoire russe. La base flottait librement sur la banquise de l'océan Arctique, en eaux internationales. Pourtant, toute son organisation reposait sur l'immense savoir-faire des équipes russes, héritières de plusieurs décennies d'exploration polaire.
L'aventure commençait à Longyearbyen, dans l'archipel norvégien du Svalbard. Les voyageurs embarquaient à bord d'un avion Antonov AN-74 qui les transportait pendant près de trois heures jusqu'à Barneo. Après une nuit ou deux passées sur cette banquise dérivante, un hélicoptère Mi-8 effectuait le dernier trajet vers le 90° Nord, là où tous les méridiens de la Terre se rencontrent et où chaque direction mène vers le sud.
Pendant quelques semaines chaque année, Barneo devenait également l'un des centres scientifiques les plus septentrionaux de la planète. Des chercheurs venus des quatre coins du monde y étudiaient la glace, l'océan Arctique, le climat et l'atmosphère polaire. Cette petite cité de glace jouait un rôle essentiel dans la connaissance de notre environnement nordique.
C'est également grâce à Barneo que le Marathon du pôle Nord a pu voir le jour. Les coureurs effectuaient leurs 42,195 kilomètres sur une banquise… qui dérivait elle-même. Pendant qu'ils couraient, la glace se déplaçait lentement sous leurs pieds au rythme des vents et des courants. Les organisateurs devaient constamment vérifier la position GPS afin de maintenir la distance officielle. Peu d'épreuves sportives au monde peuvent prétendre se dérouler sur un terrain qui bouge continuellement.
Mais Barneo portait aussi sa propre fragilité. Comme un château de neige au printemps, cette ville disparaissait aussi vite qu'elle était apparue. Dès que la banquise devenait moins stable, les avions repartaient, les hélicoptères s'envolaient, les tentes étaient démontées et la glace retrouvait son silence absolu. Quelques jours plus tard, il ne subsistait plus aucune trace de cette incroyable aventure humaine.
Les difficultés logistiques, puis les bouleversements géopolitiques des dernières années, ont progressivement mis fin à cette page exceptionnelle de l'exploration polaire.
Puis est arrivé le Commandant Charcot.
Grâce à sa capacité unique de naviguer dans les glaces épaisses, ce navire a ouvert une nouvelle voie vers le pôle Nord géographique. Il est devenu à la fois un navire d'expédition, une plateforme scientifique et un lieu de découverte, permettant à des voyageurs du monde entier de vivre un rêve qui, autrefois, était réservé à quelques explorateurs.
Notre présence à bord prend alors une dimension toute particulière. Nous ne sommes pas simplement des visiteurs venus admirer le pôle Nord. Nous sommes les témoins d'une transition historique.
Hier, les pionniers rejoignaient le sommet du monde par les airs, en s'appuyant sur une ville de glace éphémère. Aujourd'hui, nous y accédons par la mer, à bord du Commandant Charcot, qui écrit une nouvelle page de l'exploration polaire.
Et quel privilège pour notre groupe de voyageurs québécois de vivre cette aventure exceptionnelle! Nous avons eu la chance de marcher sur cette banquise mythique, d'encourager des marathoniens au sommet de la planète, d'observer la puissance silencieuse de l'Arctique et de comprendre que nous étions, nous aussi, les témoins d'un moment historique.
Le rêve des grands explorateurs demeure le même depuis des siècles : atteindre le point le plus septentrional de notre planète. Les moyens ont changé, les technologies ont évolué, mais l'émotion, elle, est restée intacte. Au pôle Nord, là où tous les méridiens convergent et où chaque direction mène vers le sud, on ressent plus qu'ailleurs toute la grandeur, la fragilité et la beauté de notre monde.
C'est sans doute cela, le plus beau souvenir que nous rapporterons de cette extraordinaire aventure.
Louise




















































































































