18 juillet – En quittant le sommet du monde
Il arrive un moment où l'on doit quitter les lieux dont on rêvait depuis toujours. Ce matin, le Commandant Charcot met doucement le cap vers le sud. Le pôle Nord s'éloigne derrière nous, mais les images de ces journées extraordinaires resteront gravées dans nos mémoires bien longtemps après que la banquise aura disparu de l'horizon.
Avant de quitter le pôle Nord, il est difficile de ne pas s'arrêter un instant pour réfléchir à ce lieu unique sur notre planète. Ici, au 90° Nord, tous les méridiens de la Terre se rejoignent. C'est à partir de ce point que se déploient les 24 fuseaux horaires qui découpent notre globe. En quelques pas seulement, il est théoriquement possible de traverser tous les fuseaux horaires du monde. Le temps semble presque perdre sa signification. D'ailleurs, les expéditions qui séjournent au pôle Nord adoptent généralement l'heure qui convient le mieux à leur logistique, puisqu'aucun fuseau horaire officiel ne s'y applique. Plus fascinant encore, toutes les directions mènent vers le sud. Au sommet du monde, les repères auxquels nous sommes habitués disparaissent, laissant place à une sensation rare : celle d'être exactement au point où convergent les lignes imaginaires qui unissent toute la planète.
Le Commandant Charcot reprend maintenant sa route vers le Svalbard, retrouvant peu à peu son rôle de brise-glace. Devant nous, des kilomètres de banquise, de chenaux d'eau libre et de paysages d'une beauté saisissante défilent lentement. Chaque instant est différent. Chaque plaque de glace raconte une nouvelle histoire.
Pour être bien honnête, il est presque impossible de dormir lorsqu'on navigue dans un décor pareil. Le soleil ne se couche jamais. À toute heure du jour... et de la nuit, la lumière demeure présente. Le temps perd ses repères et l'on a constamment l'impression qu'une nouvelle surprise nous attend derrière la prochaine plaque de glace.
Cette nuit encore, vers deux heures du matin, Sophie et moi avons succombé à l'appel du paysage. Nous avons quitté le confort de notre lit pour nous diriger sur notre balcon, appareils photo à la main, pour admirer une fois de plus cette lumière incroyable qui baignait la banquise. Quelle récompense! Plusieurs petits phoques se reposaient paisiblement sur la glace. À l'approche du Commandant Charcot, ils glissaient doucement vers l'eau avant de réapparaître un peu plus loin, curieux de ce géant venu troubler leur tranquillité. Photographier des phoques à deux heures du matin sous un ciel lumineux est certainement un moment que je n'aurais jamais imaginé vivre un jour.
Cela me rappelle, que je ne vous ai pas parlé du petit oiseau, qui assistait hier au plongeon polaire. C'était le guillemots de Brünnich, de petits oiseaux marins parfaitement adaptés aux rigoureuses conditions de l'Arctique. Malgré leur allure parfois maladroite lorsqu'ils sont posés sur la glace, ce sont d'excellents plongeurs. Ils peuvent s'immerger à plus de 100 mètres de profondeur et demeurer sous l'eau pendant plusieurs minutes pour capturer poissons, crustacés et petits calmars.
Le guillemot passe la plus grande partie de sa vie en mer. Il ne rejoint les falaises du Svalbard, du Groenland ou de l'Arctique canadien que durant la courte saison de reproduction, où des milliers d'individus nichent côte à côte dans un impressionnant concert de cris. Leur plumage noir et blanc rappelle celui d'un petit manchot, mais contrairement à ces derniers, les guillemots sont capables de voler, parfois sur de très longues distances.
Les apercevoir évoluer librement au-dessus de la banquise est un privilège. Leur présence est souvent le signe d'une mer riche en vie, même dans cet environnement qui semble, au premier regard, presque entièrement désert. Ils nous rappellent qu'au cœur de cet univers de glace se cache un écosystème d'une richesse et d'une étonnante résilience.
La matinée débute tranquillement avec une conférence offerte aux passagers. À bord, les journées de navigation sont aussi l'occasion d'approfondir nos connaissances sur les régions polaires grâce aux naturalistes, aux conférenciers et aux nombreux spécialistes qui nous accompagnent.
Nous avions également la possibilité de visiter les laboratoires scientifiques du navire. Comme les visites se font en petits groupes d'une douzaine de personnes à la fois, nous avons choisi d'y retourner un peu plus tard durant notre voyage afin de profiter pleinement de cette expérience.
Le Commandant Charcot est bien plus qu'un navire d'expédition. Il constitue une véritable plateforme scientifique flottante. Grâce à ses laboratoires ultramodernes, il accueille régulièrement des chercheurs provenant de différentes universités et institutions scientifiques internationales. Ces équipes sont sélectionnées selon la qualité et la pertinence de leurs projets de recherche, notamment sur les changements climatiques, l'étude de la banquise, la biodiversité marine, l'océanographie, les microplastiques et bien d'autres domaines liés aux régions polaires.
Ponant met ainsi son navire au service de la science en offrant à ces chercheurs un accès privilégié à des territoires parmi les plus difficiles d'accès au monde. Pendant que les voyageurs découvrent les merveilles de l'Arctique, les scientifiques profitent de cette même expédition pour recueillir des données précieuses qui contribueront à une meilleure compréhension de notre planète. J'aime beaucoup cette philosophie. Elle donne encore davantage de sens à notre présence à bord.
En fin de matinée, notre commandant nous réserve un spectacle tout à fait particulier.
Il invite les passagers à se rendre sur les ponts extérieurs afin d'observer une démonstration de navigation dans les glaces. Nous assistons alors à une impressionnante manœuvre qui permet de mieux comprendre toute la puissance du Commandant Charcot.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, lorsqu'un brise-glace rencontre une épaisse accumulation de glace, il lui arrive volontairement de faire marche arrière afin de reprendre de l'élan avant de repartir vers l'avant. Cette technique permet de fracturer les glaces les plus résistantes et d'ouvrir progressivement un passage.
Pendant une quinzaine de minutes, nous observons ce ballet fascinant entre le navire et la banquise. Les craquements résonnent tout autour de nous. Les énormes plaques de glace se soulèvent, se brisent, glissent les unes contre les autres avant de s'écarter lentement sous la poussée du navire. Ce n'est plus seulement de la navigation; c'est une véritable démonstration de maîtrise, de puissance et de précision.
Après tant d'émotions, il est agréable de retrouver la douceur de vivre à bord. Une fois de plus, le dîner est absolument délicieux. Il est toujours étonnant de penser qu'au beau milieu de l'océan Arctique, à des centaines de kilomètres de toute terre habitée, nous dégustons une cuisine digne des plus grandes tables.
L'après-midi nous invite à ralentir le rythme.
Je découvre davantage la magnifique piscine intérieure du Commandant Charcot. L'eau est chauffée à 31 degrés Celsius. De confortables chaises longues sont installées devant d'immenses baies vitrées qui offrent une vue imprenable sur les paysages glacés. Quel contraste saisissant! À l'extérieur, la banquise s'étend à perte de vue; à l'intérieur, le calme, la chaleur et le confort nous enveloppent.
À quelques pas de là, le sauna nous réchauffe avant une visite à la chambre de neige, où l'on peut vivre cette amusante alternance entre le chaud et le froid. Tout est pensé pour offrir une expérience de bien-être unique, même au sommet du monde.
Et comme toujours, l'accueil est irréprochable. Cafés soigneusement préparés, smoothies rafraîchissants, petites attentions constantes… chaque membre de l'équipage contribue à rendre cette expédition encore plus mémorable.
En fin d'après-midi, notre groupe se retrouve avec bonheur pour le traditionnel cocktail. Ces moments sont devenus de véritables rendez-vous quotidiens. Nous échangeons nos impressions, partageons nos photos et revivons ensemble les émotions de la journée. En toile de fond, les notes du pianiste, de la violoniste ou des musiciens du bord viennent créer une ambiance chaleureuse qui contraste merveilleusement avec l'immensité glacée qui défile toujours derrière les fenêtres.
La soirée se poursuit autour d'un nouveau repas remarquable, inspiré de la vision gastronomique du grand chef Alain Ducasse. Décidément, le Commandant Charcot réussit le pari étonnant de réunir deux univers que tout semble opposer : l'aventure polaire la plus authentique et l'art de vivre à la française.
Le pôle Nord est maintenant derrière nous.
Pourtant, il demeure tout près de notre cœur.
À mesure que le navire poursuit sa route vers le sud, nous réalisons la chance extraordinaire que nous avons eue de fouler cette banquise mythique, de contempler ce monde de glace et de silence, et de vivre une aventure que très peu de voyageurs auront le privilège de raconter un jour.
Le voyage continue… mais nous savons déjà qu'une partie de nous est restée là-haut, au sommet du monde.
Capsule historique:
Sur les traces de Fridtjof Nansen
En quittant le pôle Nord, je ne peux m'empêcher de penser à l'un des plus grands explorateurs de l'histoire de l'Arctique : le Norvégien Fridtjof Nansen.
En 1893, bien avant les satellites, les GPS et les puissants brise-glaces modernes, Nansen osa une idée que plusieurs jugeaient complètement folle. Convaincu que les courants marins traversaient l'océan Arctique, il fit construire un navire révolutionnaire, le Fram, dont la coque arrondie avait été spécialement conçue pour résister à la pression des glaces.
Plutôt que d'éviter la banquise… il décida volontairement d'y emprisonner son navire.
Pendant près de trois ans, le Fram dériva lentement avec les glaces de l'océan Arctique, confirmant l'intuition géniale de Nansen : la banquise dérive bel et bien d'un côté à l'autre du bassin arctique. Cette découverte a profondément transformé la connaissance scientifique de l'Arctique et demeure encore aujourd'hui un jalon majeur de l'exploration polaire.
Lorsque Nansen comprit que la dérive ne le conduirait pas suffisamment près du pôle Nord, il prit une décision tout aussi audacieuse. Accompagné de son fidèle compagnon Hjalmar Johansen, il quitta le navire avec des traîneaux et des chiens pour tenter d'atteindre le pôle à pied. Ils n'y parvinrent pas, mais ils établirent alors le record du point le plus septentrional jamais atteint par un être humain : 86° 14' Nord, un exploit exceptionnel pour l'époque.
En observant aujourd'hui le Commandant Charcot ouvrir sa route à travers la banquise, il est impossible de ne pas penser à ces pionniers qui, avec des moyens infiniment plus modestes, ont ouvert la voie aux générations suivantes. Sans leur courage, leur intuition et leur incroyable détermination, les expéditions modernes vers le pôle Nord n'existeraient probablement pas telles que nous les connaissons aujourd'hui.
Louise

























































